Petite histoire philatélique de Memel
- Publié le 26/10/2026, à 10:36
- Modifié le 26/10/2026, à 10:36
- Temps de lecture : 14min
Sommaire :
- Introduction
- La Grande Guerre (1914-1918)
- Le sort de Memel
- Les Français s'installent...
- Organisation du service postal
- Les tarifs postaux
- 1921 - L'inflation
- 1922 - Tarif lettre moins de 20g desserte éloignée
- La révolte lituanienne et la "défaite" française
- Klaipéda
- Les timbres Klaipéda
- LE SERVICE POSTAL LITUANIEN EST NORMALISÉ... SAUF QUE...
Introduction :
Memel est un port fondé par les Chevaliers Teutoniques en 1252, sur un territoire conquis aux Baltes à l’isthme situé à l’extrémité nord de la lagune de Courlande dans laquelle se jette le fleuve Niemen.
Les estuaires des deux principaux fleuves de Pologne : la Vistule et la Dauvaga, étant déjà contrôlés par les Chevaliers Teutoniques, le commerce lituanien se trouve à son tour privé d’accès à la mer. C’est l’origine de nombreux conflits armés entre l’alliance du Royaume de Pologne et du Grand-Duché de Lituanie, et l’ordre des Chevaliers Teutoniques.
Le 15 juillet 1410, ces derniers sont écrasés lors de la bataille de Grunwald. Le 27 septembre 1422, un traité signé au lac de Melno entre les bélligérants, établit définitivement la frontière entre la Lituanie et l’État Teutonique au delà du fleuve Niemen en excluant la ville de Memel.
La Paix de Brest, signée le 31 décembre 1435, confirme la souveraineté de l’État Teutonique sur le territoire de Memel, long d’environ 140km et large de 20 à 25km. Malgré un nombre important de bouleversements géopolitiques durant les siècles qui suivent, les frontières de Memel resteront immuables jusqu’en 1914.
La Grande Guerre (1914-1918) :
Prussien jusqu’en 1871, Memel est ensuite incorporé dans l’Empire allemand. Les timbres-poste prussiens qui y avaient cours ont successivement laissé leur place aux timbres de la Confédération des États du Nord en 1868, puis à ceux de l’Empire en 1871.
Suite à la reddition allemande en 1918, le 28 juin 1919 le Traité de Versailles détache de la Prusse le territoire de Memel par ses articles 28 et 99 en spécifiant que : « L’Allemagne s’engage à reconnaître les dispositions que les principales puissances alliées et associées prendront relativement à ces territoires, notamment en ce qui concerne la nationalité des habitants« . Le traité ne donne aucune précision sur les dispositions, mais la mise en œuvre en est fixée au 15 février 1920.
Le sort de Memel :
C’est la Conférence des ambassadeurs, formée en janvier 1920 à Paris en place du Conseil suprême de guerre allié, qui va être chargée de décider de l’avenir du territoire de Memel sous l’égide de la SDN (bien que celle-ci ne soit pas intervenue).
La population de Memel est majoritairement de culture germanique, la minorité étant de culture balte. Il existe néanmoins de grosses différences culturelles entre les Baltes de la Lituanie voisine et les Baltes du territoire de Memel qui ont été soumis depuis 500 ans à la domination germanique : en particulier 95% de ces derniers ont opté pour la religion luthérienne.
Contrairement au principe d’autodétermination des peuples constituant l’un des 14 points vitaux établis par le président Wilson, il n’y a jamais eu de consultation locale.
La discussions entre les ambassadeurs de Grande-Bretagne, d’Italie, du Japon et le ministre des Affaires Étrangères français montre le peu d’intérêt que suscite ce territoire inconnu au sein de la Commission. Considérée comme germanophone, les Français imagineraient bien la Lituanie incluse dans la nouvelle Pologne recréée. La commission estime toutefois qu’une administration provisoire du « Memelland » pourrait être confiée à la Grand-Bretagne.
Bien que les États-Unis n’aient pas signer le Traité de Versailles, l’ambassadeur américain est présent mais en simple observateur.
Finalement, les Britanniques ne manifestant visiblement aucun enthousiasme et ne cessant pas de vanter les aptitudes de la France pour une telle mission, parviennent à leurs fins : La France est désignée pour assurer l’administration provisoire du Memelland.
Les Français s'intallent...
C’est au 21ème bataillon de chasseurs, alors en garnison à Gérardmer que revient la mission. Renforcé de 2 compagnies du 3ème BCP, il rejoint Memel par 3 convois ferroviaires.
Ce sont 750 hommes dont une trentaine d’officiers qui arrivent fin février 1920 à Memel sous la direction du général de brigade Odry qui devra assurer la fonction d’Administrateur du territoire. Il est secondé le 1er mai 1921 par un haut-commissaire civil (Gabriel PETISNÉ).
La passation de pouvoir entre les Allemands et les Français fait l’objet d’une grande cérémonie à la mairie le 15 février 1920.
Organisation du service postal :
L’Allemagne n’assurant plus le service postal, il est urgent pour la mission française de le rétablir. Hélas, l’imprimerie française ne peut pas fournir les timbres nécessaires aussi rapidement. Il est donc décidé d’utiliser provisoirement les timbres immédiatement disponibles de l’ex-Empire allemand affectés d’une surcharge « Memelgebiet ».
À partir du 7 juillet sont mis en vente les nouveaux timbres. Le délai de production aurait pu laisser espérer une gravure originale mais en fait l’imprimerie s’est contentée de modifier les timbres français en cours de validité (types « semeuse » et « Merson ») en apposant une surcharge « Memel » et une nouvelle valeur exprimée en Mk ou Pf.
Les tarifs postaux :
Les tarifs postaux sont fixés à compter du 6 mai 1920 :
=> Tarifs intérieur :
– Imprimés jusqu’à 50g : 10pf ;
– Carte postale : 30pf ;
– Lettre de moins de 20g : 40pf ;
=> Tarifs étranger :
– Imprimés jusqu’à 50g : 20pf ;
– Carte postale : 40pf ;
– Lettre de moins de 20g : 80pf.
Au cours de l’année 1920, les aléas d’approvisionnements successifs en timbres-poste ont conduit à utiliser tantôt les timbres allemands, tantôt les timbres français et parfois les deux simultanément.
Le 31 décembre 1920, les timbres allemands sont retirés du service. Dorénavant, seuls sont admis les timbres français.
En novembre, les nouveaux entiers postaux venus de France ne sont ni plus ni moins que les entiers français surchargés !
1921 - L'inflation :
L’inflation allemande amène à modifier les tarifs dès le 1er avril 1921 :
- Les imprimés jusqu’à 50g pour l’intérieur passent de 10pf à 15pf, pour l’étranger, ils augmentent de 20pf à 30pf ;
- La carte postale reste à 30pf pour une desserte locale mais un tarif de 40pf est créé pour une desserte distante. Le tarif étranger passe de 40pf à 80pf ;
- La lettre de moins de 20g reste à 40pf pour une desserte locale mais un tarif de 60pf est créé pour une desserte distante. Le tarif étranger passe de 80pf à 1,20mk.
Il n’y avait jusqu’alors pas de timbre-poste à 15pf et la valeur de 60pf peu utilisée, avait été produite en quantité insuffisante. Les valeurs manquantes sont obtenues par des surcharges en attendant l’arrivée de nouveaux timbres le 14 mai.
C’est au mois de juillet 1921 qu’apparaît une série de timbres pour la poste aérienne obtenue simplement par l’ajout d’une nouvelle surcharge « FLUGPOST ». 2 autres séries suiveront en juillet et octobre 1922 avec des surcharges différentes.
Dès le 1er janvier 1922, une nouvelle augmentation importante des tarifs marque le départ de la spirale infernale de l’inflation.
1922 - Tarif lettre moins de 20g desserte éloignée :
1er janvier
1er juillet
1er octobre
15 novembre
15 décembre
15 janvier 1923
La révolte lituanienne et la "défaite" française :
En octobre 1922, la Conférence des Ambassadeurs met en place une commission spéciale pour statuer sur le sort définitif du territoire de Memel.
La faveur qu’elle exprime vis à vis du vœu polonais de récupérer le territoire de Memel exaspère la Lituanie, partiellement occupée par les Polonais, et qui ne rêve que d’obtenir ce port sur la Baltique.
Le 10 janvier 1923, un groupe pro-lituanien soutenu par une troupe lituanienne tente de prendre possession de Memel par les armes.
La troupe française a vu son effectif réduit à environ 200 hommes par des rapatriements successifs décidés par le gouvernement français qui s’intéresse bien plus à l’occupation de la Rhur. Le 15, après un combat symbolique, elle est contrainte de se rendre aux 1 500 Lituaniens qui l’assaillent.
La Conférence des Ambassadeurs proteste mollement… pour la forme, mais déclarera le 6 mai 1924 que le « Memelland » est dorénavant officiellement sous souveraineté lituanienne.
Klaipéda :
Le port de Memel prend officiellement le nom lituanien de Klaipéda.
Il n’y a aucune hostilité des Lituaniens vis-à-vis des Français et c’est sans violence et sans contrainte mais d’un commun accord que les Français sont rapatriés sur le cuirassé « Voltaire » le 19 Février.
Le service postale est maintenu et les timbres français restent valables (il n’y en a pas d’autres !).
La dernière émission qui parvient de France le 26 janvier 1923 sera toutefois mise en service.
Les timbres Klaipéda
À partir du 5 février apparaissent les premières séries de timbres lituaniens.
Ce sont tout d’abord des timbres de services lituaniens non émis surchargés « KLAIPEDA /MEMEL » avec une valeur exprimée en « MARKIU » ou en « MARKES » (Mark en lituanien), puis viendront des timbres spécifiques.
L’inflation galopante du Mark contraint à multiplier les émissions (39 timbres en 5 séries entre février et avril).
Vestiges des multiples occupations récentes, plusieurs monnaies circulent en Lituanie : les Roubles laissés par les Russes et le Papiermark laissé par les Allemands.
Le 2 octobre 1922, la Banque de Lituanie instaure une nouvelle monnaie unique : le Litas, divisé en 100 Centu. Le taux de change est de 40mk pour 1 centai.
Début 1923, les valeurs les plus utilisées viennent à manquer alors que les nouveaux timbres ne sont pas encore parus. Le 13 avril 1923, une solution provisoire est obtenue par la surcharge d’anciens timbres français.
Le 16 avril 1923 arrivent les timbres en nouvelle monnaie. En fait les timbres de Memel sont simplement surchargés en nouvelle monnaie.
Le 9 juin 1923, tous les timbres dont la valeur est exprimée en « Mark » allemand n’ont plus cours.
À partir du 5 août 1923, les timbres lituaniens peuvent être utilisés sur tout le territoire.
Le 6 mai 1924 la position du « Memelland » est ratifiée par la SDN : il est dorénavant officiellement une entité autonome membre du gouvernement lituanien.
Le 1er juin 1925, La Poste cesse la vente des timbres de Memel, mais ils restent utilisables jusqu’à la fin du mois d’août. Seuls sont vendus les timbres lituaniens.
Entre ces deux dates, l’utilisation des timbres de Memel ou de Lituanie est permise ainsi que les affranchissements mixtes.
LE SERVICE POSTAL LITUANIEN EST NORMALISÉ... SAUF QUE...
Le 20 mars 1939, Ribbentrop, ministre des affaires étrangères du IIIème Reich adresse un ultimatum à son homologue lituanien par lequel il exige au nom du führer la restitution du territoire de Memel faute de quoi il envahirait la Lituanie.
Isolée dans l’indifférence générale, la Lituanie cède. Le 22, Memel est annexé.
À partir du 22, une émission locale célèbre l’évènement :
Dorénavant, l’utilisation des timbres lituaniens est interdite à Memel et n’ont plus cours que les timbres allemands.
Ici, le cachet de Memel commémorant les 50 ans du führer le 20 avril 1939 illustré de la façade du théâtre dramatique et portant la mention : « Deutsch das Memelland ».
À partir du 5 octobre 1944, face à une offensive russe, les Allemends reculent et le 24, nombre d’entre eux qui se sont réfugiés à Memel sont soumis au blocus terrestre des soviétiques. La quasi-totalité de la population civile est évaquée par la mer.
Le 27 janvier 1945, les Allemands sont contraints à la retraite. Le 28, Memel est aux mains des soviétiques. Le territoire est de nouveau rattaché à la Lituanie qui, devenue République Socialiste Soviétique, subira jusqu’en 1952 les « purges » de Staline. Ce dernier déportera plus de 120 000 lituaniens germanisés pour introduire à leur place une population soviétique.
Le « Memelland » a cessé d’exister. Il faudra attendre le 11 mars 1990 pour que la Lituanie retrouve son indépendance.
De ce petit territoire Balte de 2 750km² dont l’existence propre a été relativement brève, sujet à de multiples annexions : allemande, russe, lituanienne… qui a été administré sans grand conviction pendant 3 ans par une administration française, nous héritons d’une histoire philatélique très riche et probablement de quoi alimenter…









